Presse

Critique de Salomé sur theatrotheque.com du 2 novembre 2014

« Fille d’Hérodiade », Salomé danse devant Hérode Antipas qui est peut être son père. Sous le charme, celui-ci lui accorde ses volontés. Sur le conseil de sa mère, elle réclame à corps et à cris la tête de Jean Baptiste, qu’Hérode Antipas fait apporter sur un plateau.

Il s’agit bien de cet enfant dépourvu de désir qui apparait dans l’épisode néotestamentaire et devient un personnage de tentatrice sensuelle pour inspirer les artistes et en particulier Oscar Wilde qui en écrit une très belle version en Français en 1891 . C’est cette œuvre superbe et scandaleuse qu’Azem El Awadly a décidé de mettre en scène au théâtre Nout à Saint Denis (93).

Avec ce talent natif du metteur en scène Egyptien pour les maquillages autant que pour les costumes qu’il crée lui-même, on est vite plongé dans l’histoire profane des origines qui a pu assurément orienter Oscar Wilde. A croire qu’Azem El Awadly est un visionnaire perspicace de l’imagination des auteurs qu’il met en scène. On peut le confirmer en ayant déjà vu son travail scénographique admirable dans une autre pièce qu’il nous fut donné de voir en ce même théâtre (Le Livre Blanc de Jean Cocteau).

Ce théâtre Nout est une nef au sens littéraire du terme comme on l’utilisait au Moyen-âge en ancien français : une sorte de bateau, de navire dans lequel les spectateurs voyagent vers une destination mystérieuse voire ésotérique. Jouer cette pièce d’Oscar Wilde, c’est aussi rendre hommage à l’audace militante d’un auteur prêt à renoncer à sa nationalité britannique, accusé à l’époque dans son propre pays d’avoir honteusement mis en scène des personnages bibliques.

On retrouve là encore dans le jeu des comédiens, dans leur posture, leurs costumes et leurs maquillages des clichés de visages diaphanes ou de drapés identifiant dans un rôle fait pour elle la grande Sarah Bernhardt dans sa prestation d’époque. Qu’importe la pruderie de ceux qui verront dans cette pièce trop de nudité.

La nudité, la sensualité, et l’amour doivent réellement apparaître dans cette tragédie et c’est ce qu’a vraiment réussi Azem avec ses comédiens qui en plus d’incarner tous brillamment un rôle fait pour chacun d’eux, nous donnent à voir leur corps épanouis et gracieux.

Cette pièce est un petit bijou d’esthétique et d’histoire à voir absolument !

Yves-Alexandre Julien

Critique de Quareat El Fengan dans le journal La Terrasse du 10 novembre 2011

L’héroïne de Loretta Strong (1974) de Copi que l’auteur joua au Théâtre de la Gaîté Montparnasse apparaît aujourd’hui sur la scène du Théâtre Nout de l’Ile Saint Denis, à travers le jeu travesti de l’acteur brésilien Jefferson Eleuterio. Cette créature extraordinaire n’existe sur le plateau que dans « tous ses états » ostentatoires de figure hystérique extravertie, sur le bord d’une crise de nerfs, que rien ne semble pouvoir cesser de faire hurler. On ne peut prendre en charge selon la raison ce monologue en forme de récit intime et de dévoilement douloureux d’une intériorité meurtrie. Le portrait d’un homosexuel travesti est recréé de manière brute. Qui incarne cette histoire ? Un être en adoration devant son apparence fabriquée et inventée, comme s’il était en admiration d’un au-delà de soi ? De prime abord, les atours participent de cette image féminine en majesté : l’acteur travesti porte non sans élégance une robe somptueuse de tulle blanche bouffante, des gants blancs de soirée et une perruque à la chevelure bouclée. Mais les habits ne font pas la princesse qui n’hésite pas à soulever ses jupes pour que le public puisse en apprécier les dessous cachés, pudeur et honnêteté tout juste sauvegardées.

Plaintes, cris et chuchotements

Le comédien joue sa partition à la note près dans cette mise en scène insolite de Hazem El Awadly, sous la musique lancinante de l’Égyptien Abdel Halim Hafez, deux chansons fleuves dont l’une a donné son titre au spectacle. Mais Loretta est en colère et en souffrance, elle n’en finit pas de cracher au monde sa haine du monde, un univers qu’elle contemple à présent depuis l’immensité vide de la galaxie dans laquelle elle semble tourner infiniment, sans repère ni refuge, sans asile ni répit : « La Terre c’est pas une planète c’est une comète. Quelle merde ! » Des chauve-souris semblent tourner avec Loretta dans le désert du cosmos, à moins que ça ne soit des hommes singes : « ça m’apprendra à me faire prendre par des rats ! » ou bien « Comment voulez-vous qu’on baise ? Vous jouissez, ne râlez pas comme ça, on dirait qu’on vous égorge ! » Chair humaine explosée et collante, intestins, cervelle et cœur, le paysage fantasmé de Copi est viscéral au sens propre, procédant du verbe obsessionnel de la sexualité, de la maladie et de la mort, en passant par la digestion, la copulation, l’accouchement et autres bruits sourds ou fureurs corporelles. Plaintes, cris et chuchotements, et rires en cascade, le fiasco est éloquent : des images choc, accidents, guerres, tortures, sont diffusées au final, histoire de réfléchir un peu sur notre condition humaine. L’épreuve est d’ampleur, pour l’acteur comme pour le spectateur qui en sort perplexe.

Véronique Hotte

Critique de Quareat El Fengan du Pariscope

Situé à l’Ile-Saint-Denis, le théâtre Nout est un bel écrin qui a un cachet de petite Cartoucherie à l’orientale. Son directeur, Hazem El Awadly, a appartenu à la troupe d’Antonio Diaz à l’Epée de Bois. Depuis des années, l’animateur du lieu se bat avec toute sa passion pour le faire vivre. Sa programmation est basée sur des textes contemporains… Sa nouvelle création est « Quareat Al Fengan ». Cela ne vous dit rien, c’est normal, derrière ce titre se cache « Loretta Strong ». Le texte de Copi est accompagné, en fond sonore, par deux chansons de l’Egyptien Abdel Halim Hafez, dont l’une a donné son titre au spectacle. Dans une mise en scène au cordeau d’Hazem El Awadly, le jeune comédien brésilien, Jefferson Eleutério, fait magnifiquement entendre ce cri de rage. Perdu dans sa folie, Loretta soliloque auprès d’êtres qui ne l’entendent pas. Un spectacle choc qui ne laisse pas « indifférent ».

Marie-Céline Nivière

Critique du Livre blanc sur theatrotheque.com du 10 juin 2010

Jean Cocteau serait certainement heureux de voir jouer son œuvre la plus intime dans l’esprit égyptien. On sait le poète hanté par sa mythologie : la roulotte, la Grèce antique, l’homosexualité et quand on arrive au théâtre Nout, on entre dans cette roulotte-là mais une roulotte égyptienne où les comédiens jouent même leur propre rôle tout en servant les spectateurs venus une heure auparavant pour gouter dans le restaurant du théâtre les spécialités de ce pays.

Le tableau se poursuit alors que la pièce commence. On s’introduit soudain dans un couloir humide et moite comme dans un hammam où de jeunes hommes de part et d’autres nous accueillent dévêtus. La salle s’offre à nous pavoisée d’azulejos et de faïence bleue et blanche.

La vie du poète ainsi, dans ce lieu embué, appelant à la sensualité, au repos et à la nudité va nous être brossée par de jeunes comédiens beaux et gracieux comme les aimait Jean Cocteau.

Trente et un exemplaires du livre blanc sortent en 1928 sans nom d’auteur. Cocteau ne signera jamais cette œuvre, acceptant toutefois ce qui est en quelque sorte une reconnaissance de paternité d’illustrer la deuxième édition par des dessins érotiques.

Un pêcheur repenti se confesse de ses sentiments dans un admirable érotisme, balayant les images de sa vie tiraillée entre son homosexualité et les interdits d’une société qui punit par la loi ce qu’elle nomme encore à cette époque un délit.

Cette œuvre autobiographique est aussi une rétrospective de tous les événements importants dans la vie de Jean Cocteau : le lycée Condorcet, la mort de son père, le copain fantasmé Dargelos, l’amour des marins, les paradis artificiels, les romanichels, la solitude, la religion, l’amour et la mort ou les deux conjuguées, la fusions des polarités de genre dans l’union frère sœur mêlant le masculin au féminin, le confondant volontairement dans l’ambigüité pour qu’ils soient un.

Œuvre d’avant-garde sur l’impudeur, Le Livre Blanc sera l’amorce à tout ce qu’on connaitra de plus libertaire après guerre tant dans le domaine du cinéma que dans toutes les formes d’art, impressions créatrices devenues exutoire comme expression de l’intime.

Faut-il que la nudité de forme soit l’outil nécessaire à accoucher le fond d’un être, sa nudité intérieure ? Hazem El Awaldy a choisi d’exposer ainsi le narrateur sous nos yeux, déshabillé, dénudant le fil de sa vie. A chacune des étapes cruciales, les personnages de son histoire se mettent en scène. Défileront ainsi dramatiques ou comiques, figures fantomatiques, icônes ressuscitées à la lumière du jour ou exhalant le buis, la mère, Maurice Sachs figurant un clergé dépravé, la bonne de ses premières années, les amours insatisfaites et leurs protagonistes nus et excités accomplissant leur copulations devant nous.

Clichés jaunis sortis de l’album d’une vie, les personnages de cette galerie d’images s’incarnent devant nous comme par magie traçant les uns à la suite des autres une farandole de désirs, de censures morales, d’inconscience obscurcie.

La scénographie d’Hazem El Awaldy transporte le Livre Blanc dans le pays de sa naissance : l’Egypte, le hammam et l’exhibition sont les éléments d’une mixité sociale égale devant le désir sexuel comme devant les dogmes du vivant dans une promiscuité qui fond le publique à l’œuvre dans l’impudeur, le voyeurisme à peine éclairé, entravé par un rideau naturel de vapeur que froisse de ses flots chromatiques une musique de fond orientale, cithare grattée de manière inquiétante ou chant choral vociférant un refrain tribal.

Ce tissage d’éléments impalpables laissera toutefois apparaître du factuel comme un château, une communauté religieuse, une cour d’école et ses garnements aux jeux cruels, un travesti exubérant à la physionomie horrifiée.

Du rêve à l’imaginaire, les limites sont infimes mais cette union souhaitée par le metteur en scène de ces antagonismes est un hommage supplémentaire à l’invisibilité poétique chantée par Cocteau dans l’ensemble de son œuvre.

« C’est égal, je partirai et je laisserai ce livre. Si on le trouve, qu’on l’édite. Peut-être aidera-t-il à comprendre qu’en m’exilant, je n’exile pas un monstre, mais un homme auquel la société ne permet pas de vivre puisqu’elle considère comme une erreur un des mystérieux rouages du chef-d’œuvre divin. »

Ces mots, point d’orgue à ce secret littéraire, témoignent du mal être et du mal vivre auquel étaient soumis à l’heure de la publication, ce que le code civil ose encore nommer aujourd’hui, des citoyens de seconde zone.

Si la dépénalisation de l’homosexualité est un des miracles de la politique française, il n’en est pas de même en toutes terres. Ce voyage théâtral de Cocteau en Egypte ouvre à la connaissance d’un pays qu’il aimait beaucoup, autant qu’à une actualité plus triste dont la pièce se veut le chantre dénonciateur.

Yves-Alexandre Julien

Article sur le livre blanc dans un quotidien allemand de 2009.

Article sur Le livre blanc dans Vaucluse l’hebdo n°3174 du 3 juin 2005

Critique du Livre blanc dans Vaucluse l’hebdo du 23 juillet 2004

Critique de L’histoire d’un muezzin qui n’avait pas annoncé l’aube dans Zurban.com Paris n°28 du 7 mars 2001